Entretien avec Joëlle Desterbecq, Directrice des Etudes et Recherches, en charge de la diversité et de l’égalité entre les femmes et les hommes

 

En 2018, l’égalité femme/homme était au centre des dossiers du Service Etudes et Recherches du CSA. Deux gros volumes du Baromètre Egalité-Diversité ont été publiés. Quels enseignements peut-on en tirer ?

 

On retient surtout que cinq années après la publication du précédant Baromètre (2013), les résultats n’ont pas montré de changements vraiment structurels. Si on observe un certain nombre de tendances encourageantes, on note aussi un certain nombre de dégradations. Et on est interpellé par la récurrence de certains constats qui persistent inlassablement au fur et à mesure des analyses réparties sur plusieurs années. La régularité de certains constats au fil des Baromètres devient une information en soi. Les femmes, les personnes issues de la diversité, les personnes âgées et les très jeunes, les individus issus de catégories socio-professionnelles moins qualifiées ainsi que les inactif.ve.s et les personnes en situation de handicap font l’objet de représentations quantitativement et qualitativement déséquilibrées par rapport aux hommes, aux jeunes adultes, aux personnes vues comme « blanches », aux catégories socio-professionnelles supérieures et aux individus en « bonne » santé. De plus, l’imbrication des différents marqueurs de l’identité d’une personne vient renforcer sa visibilité ou son invisibilité dans l’espace médiatique. Quelle est par exemple la visibilité des femmes âgées, issues de la diversité ? L’angle intersectionnel fait pleinement ressortir ces déséquilibres de représentations.

 

L’intégration de la communication commerciale dans le Baromètre soulève par ailleurs de nouveaux enjeux : comment faire porter la réflexion sur le genre et la diversité sur l’ensemble de la chaîne de production-diffusion audiovisuelle ? En effet, la publicité est commandée par un annonceur, réalisée par une agence, intégrée dans des espaces dédiés par des régies. Les éditeurs de services qui les diffusent en assument la responsabilité éditoriale. La complexité de cette chaîne implique nécessairement de faire porter la réflexion sur le genre et, au-delà, sur la diversité, sur l’ensemble de la chaîne de production-diffusion audiovisuelle.

 

 

 

Depuis, une charte diversité a été mise en place par l’UBA. Quelle est la prochaine étape ?

 

L’UBA a publié une charte intitulée « Unstereotype communication » visant à favoriser la diversité et l’inclusion dans la publicité en présentant des exemples concrets pour les créateurs de campagne.  C’est positif car c’est un engagement moral important du secteur. Cette charte est le fruit de réflexions et d’un dialogue constructif entre le CSA et le secteur publicitaire suite à la présentation des résultats du « Baromètre Diversité & Egalité ».

L’enjeu est vraiment de sensibiliser l’ensemble de la chaîne de production-diffusion audiovisuelle : les éditeurs, les entreprises de production, les créateurs, les scénaristes, les annonceurs, les agences de publicité mais aussi les pouvoirs publics et les institutions qui forment l’ensemble de ces professionnels des médias. C’est dans cette perspective là que nous avons orienté la suite de notre travail : en travaillant avec le secteur de la publicité mais aussi avec les étudiants d’aujourd’hui qui seront les professionnels des médias de demain !

 

 

 

En 2019, le Service Etudes et Recherches du CSA a de nouveau de gros travaux en préparation.

 

Les projets en matière d’égalité et de diversité, notamment, sont nombreux.

Premièrement, nous venons de débuter une étude relative à l’égalité entre les femmes et les hommes dans les ressources humaines des médias audiovisuels. En effet, la question de la représentation équilibrée des hommes et des femmes à l’écran est une problématique globale qui implique aussi bien un travail sur les représentations à l’antenne que sur la gestion des ressources humaines. Ce dernier champ reste toutefois assez peu exploré. Et les études qui existent portent le plus souvent sur certains métiers tels que les journalistes. Nous souhaitons étudier les différents métiers de l’audiovisuel, en analysant les trajectoires professionnelles des femmes et des hommes, leur distribution dans les différentes familles de métier ainsi que dans les postes hiérarchiques. Nous souhaitons également analyser les freins rencontrés éventuellement au cours des carrières et réfléchir aux pistes d’action pour accroître l’égalité de genre dans les services de médias audiovisuels.

Deuxièmement, nous relançons cette année une nouvelle édition du Baromètre. Cette fois, il sera axé sur les services radiophoniques qui restent largement inexplorés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Comme précédemment, ce Baromètre analysera les programmes et intégrera une analyse spécifique de la place et de la représentation des hommes et des femmes dans la communication commerciale.

Troisièmement, le CSA s’est vu désigner en novembre 2018 à la présidence du groupe de travail « gender diversity » de l’ERGA (le groupe des régulateurs européens de services de médias audiovisuels). Le Département Etudes et Recherches contribue activement au pilotage de ce groupe de travail. L’idée est d’élaborer à l’échelon européen un Panorama sur les pratiques développées par les acteurs du secteur audiovisuel en vue de promouvoir une représentation équilibrée des genres mais aussi de développer des recommandations.

 

 

Tu es aussi impliquée dans un projet de taille à Tunis. La HAICA (le CSA tunisien), va bientôt mettre en place un service recherche que tu vas soutenir dans le cadre d’un jumelage important entre nos deux institutions. Quelle est ta contribution sur place ? Quels sont les enjeux d’un tel service en Tunisie ?

 

Je suis responsable du volet Etudes et Recherches dans le cadre du jumelage entre le CSA, la HAICA et l’INA. Mon travail consiste donc à accompagner la HAICA dans le cadre de la mise en place d’un service de recherches. Ce service aura pour but d’inspirer l’exercice de régulation et de renforcer l’expertise de la HAICA auprès des secteurs académique et audiovisuel.

Concrètement, ce service sera amené à produire des données empiriques afin de consolider l’état des lieux du secteur quant à un ensemble de questions qui se trouvent au cœur de l’activité du régulateur (communication commerciale, protection des mineurs, discriminations…), de stimuler les espaces de dialogue et de débat sur les problématiques qui font l’actualité de l’audiovisuel, de stimuler la recherche sur la régulation ou encore donner de l’information spécialisée sur le secteur audiovisuel à la société civile, au monde académique ou au secteur lui-même.

Ma première tâche a consisté à réaliser un diagnostic interne pour la mise en place d’un service d’études.  La HAICA dispose d’une expertise particulièrement développée dans de nombreux domaines, d’un vaste réseau de contacts tant sur le plan national qu’international, de vastes ressources audiovisuelles et documentaires, par exemple. Il fallait partir de ces points forts pour mettre en place un service d’études. A partir de ce diagnostic on a pu imaginer la suite, c’est-à-dire mettre en place un cahier des charges du service, définir des procédures de recrutement, préparer des grilles d’analyse pour des monitorings à finalité de recherche, réfléchir à la mise en place de catalogues de ressources et à la formalisation de partenariats, etc.

Toutes les étapes du travail se font dans le cadre d’une dynamique d’échange et d’interaction continue entre les équipes. Chaque partie écoute et propose, c’est dans cette dynamique d’échange que le partenariat peut avancer.

 

En quoi la recherche en régulation des médias est-elle importante pour les citoyens ?

 

La recherche est intimement liée à l’exercice de la régulation. Il faut connaître l’état des lieux du secteur pour fonder des politiques publiques et des mesures régulatoires adaptées aux réalités sociales ou économiques. Il est donc nécessaire de produire des données empiriques, d’objectiver les choses pour agir de manière appropriée.  Par ailleurs, la recherche sert aussi des visées prospectives : elle doit permettre de réfléchir aux transformations du secteur audiovisuel pour mieux les anticiper et les accompagner.